Etienne Chambaud
Le Musée Décapité
3 – 28 Septembre 2010
Vernissage: Vendredi 3 Septembre 18 – 22 h
Notes pour une contre-histoire de la séparation
un texte d’Etienne Chambaud
Dans Le Musée Décapité, je poursuis mon travail sur les objets écrits, des objets que je considère comme toujours et déjà écrits, des objets qui convoquent en permanence leur autre littéraire, leur autre historique, tout en s’exposant sous le double motif de la coupure et de l’accumulation puisque les strates de langages qui les constituent sont immanquablement rendues au mutisme, au régime de la séparation et du malentendu, qui est aussi celui de l’inter-texte et de l’interprétation. Leur exposition est donc avant tout un lieu d’exclusion.
Le Musée Décapité convoque ainsi deux machines célibataires dont les existences sont historiquement parallèles et littérairement indissociables: le musée et la guillotine.
Le Musée Décapité, outre ce texte qui n’est fait que de notes vers son écriture à venir, prothèse scripturale, est une exposition littéraire sans langage, ou du moins dont ne subsiste que l’effacement même : une exposition d’objets écrits, donc.
Ces notes sont posées ici sous la forme truquée et trompeuse du brouillon de travail. Celui-ci se donne comme illusion, illusion d’accès, mise à nu de son projet, mais où mise à nu ne veut pas dire retour à une quelconque origine, à sa source, perdue, à son panthéon, voilé, mais dénudation des habits du théâtre du dehors. Travail dans l’illusion, seule manière « de faire de la vérité avec de l’erreur ».
1792-1793: « Le premier musée au sens moderne du mot (c’est à dire la première collection publique) […] fondé […] en France par la Convention. L’origine du musée moderne serait donc liée au développement de la guillotine. » Ere de la Terreur.
1977: Trêve générale d’apparat : dernière exécution en France, dernière utilisation de la guillotine, ouverture du Centre Pompidou à Paris. Dissolution de deux machines célibataires en une seule: invention du Musée Postmoderne. Le musée prend en charge la fonction de la guillotine. Ere de la réconciliation, de la récapitulation.
Chaque machine célibataire, structure iconique pessimiste composée de deux modèles antagonistes, désirant et mécanique, produisant des quantités intensives de plaisir auto-érotique, portent au sein de ses rouages étincelants la mort des choses enregistrées. (On pourrait remplacer mécanique par sémantique.)
Double célibat.
Avec la guillotine, surnommée « la Veuve », se démocratise l’exécution, le bourreau devient exécuteur. Fini la décapitation à l’épée (ou à la hache) pour les nobles, la pendaison pour les voleurs, le bûcher pour les hérétiques, la roue pour les bandits de grands chemins, l’écartèlement pour les régicides, le bouillage pour les faux-monnayeurs. S’ouvre le chemin de la démocratisation de la mort (qui atteindra son apogée au XXème siècle avec l’invention du monument au soldat inconnu). Avec la guillotine se crée aussi un nouveau genre pictural : le portrait du guillotiné. D’abord gravures: le carton d’invitation de l’exposition est un détail du cou tranché et sanglant de Custine, de sa tête brandit face à la foule par l’exécuteur, comme un autre Persée, mais anonyme celui-là, brandissant la tête de méduse face à Polydecte, médusant la foule rassemblée devant la guillotine dans l’illusion d’en faire un peuple). Puis photographies : passer sous la guillotine se disait en argot « se faire photographier ». Le Photographe était le nom de l’assistant exécuteur qui s’assurait que la tête ne tombait pas à côté du panier. La guillotine est un obturateur photographique, un « colossal chevalet », qui exécute le portrait du condamné (et invente par là-même l’anthropométrie, ou figure du traître à l’ordre social).
Et que dire du musée, décapité, « cette machine, et les objets qui l’habitent, ne fonctionnent-ils que littérairement, c’est à dire dans un jeu avec l’autre qui les lit et qui les porte. Ils sont seulement là, pétrifiés dans le présent permanent du patrimoine national, en attente, n’existant que comme la condition de leur « autre », le texte. Dans ce paysage, le musée est un espace sans issue, une impasse : il n’y a que le texte. […] Le supplice ultime manque, figé dans un arrêt qui fait refluer toutes les paroles passées, tous les morts et leurs spectres, dans le langage que supporte (mais ne soutient plus) le présent infini de la minéralisation. […] Une fable: sans pouvoir. »
Le spectateur du musée se plaint du manque d’immédiateté.
Le spectateur de l’exécution publique se plaint de la rapidité du spectacle.
Le Musée Décapité
avec
La Veuve Célibataire, lame (ou dame), sans contre-poids, sans têtes, musée des séparations, de l’accumulation des coupures et des exclusions. Mobile sans équilibre, immobilisé, liberté contrainte. (Le marquis de Sade avait-il vraiment fait installé une porte au centre de sa cellule à la Bastille? Une porte qu’il pouvait, à souhait, ouvrir et refermer.) Liberté restreinte.
et
La Visite au Musée, décapité, qui n’est rien sans la langue, langue qui n’est déjà plus que son négatif. Paroles acéphales (Cf. la tête de Danton revenant parler chez Roussel).
« Il faut organiser le pessimisme » dit-il.
« Mais où gît le regard de ces statues sans tête? » demande-t-elle.
« Je n’ai pas besoin de la tête pour imaginer les yeux. […] Quand la tête est tombée le marbre a du saigné. » dit-il.
« C’est l’heure ! » dit l’exécuteur. Il met à nu la nuque du condamné.
« C’est l’heure ! » répond la Veuve.
Etienne Chambaud, Le Musée Décapité, Sies+Höke, Düsseldorf, 3 au 28 septembre 2010
avec
La Veuve Célibataire, cristal, acier, dimensions variables, 2010
Design et fabrication : Bureau MLC / Meir Lobatón Corona
Ingénieurs structures : Hector Triana et Victor Mata
Cristal: Phuze Design / Orfeo Quagliata
Structure acier: Adán Perez estrada, José Adád Perez Estrada, César Reyes Rivera, Gustavo Vega Uribe
et
La Visite au Musée, marbre et absence, dimensions variables, 2010
Tailleur marbre: Francisco Antonio Mauro
Etienne Chambaud (b.1980) lives in Paris. He had had recent solo exhibitions in 2010 at David Roberts Art Foundation, London; Kadist Art Foundation, Paris; Nomas Art Foundation, Rome; Labor, Mexico City and at Palais de Tokyo, Paris in 2009.
He is represented by Labor, Mexico City.
Le Musée Décapité a été pensé en conversation avec Vincent Normand.